« Il y avait beaucoup d’enfants dans la plaine. C’était une sorte de calamité. Il y en avait partout, perchés sur les arbres, sur les barrières, sur les buffles, qui rêvaient, ou accroupis au bord des marigots, qui pêchaient, ou vautrés dans la vase à la recherche des crabes nains des rizières. Dans la rivière aussi on en trouvait qui pataugeaient, jouaient ou nageaient. Et à la pointe des jonques qui descendaient vers la grande mer, vers les îles vertes du pacifique, il y en avait aussi qui souriaient, ravis, enfermés jusqu’au cou dans de grands paniers d’osier, qui souriaient mieux que personne n’a jamais souri au monde. Et toujours avant d’atteindre les villages du flanc de la montagne, avant même d’avoir aperçu les premiers manguiers, on rencontrait les premiers enfants des villages de la forêt […] suivis de leurs bandes de chiens errants. Car partout où ils allaient, les enfants traînaient derrière eux leurs compagnons, les chiens errants, efflanqués, galeux, voleurs de basses-cours. […] Dès le coucher du soleil, les enfants disparaissaient à l’intérieur des paillotes où ils s’endormaient sur les planchers de lattes de bambous, après avoir mangé leur bol de riz. Et dès le jour ils envahissaient de nouveau la plaine, toujours suivis par les chiens errants qui les attendaient la nuit, blottis entre les pilotis des cases, dans la boue chaude et pestilentielle de la plaine. Il en était de ces enfants comme des pluies, des fruits, des inondations. Ils arrivaient chaque année, par marée régulière, ou si l’on veut par récolte ou par floraison. Chaque femme de la plaine, tant qu’elle était assez jeune pour être désirée par son mari, avait son enfant chaque année. A la saison sèche, lorsque les travaux des rizières se relâchaient, les hommes pensaient davantage à l’amour et les femmes étaient prises naturellement à cette saison-là. Et dans les mois suivants, les ventres grossissaient. Ainsi, outre ceux qui en étaient déjà sortis il y avait ceux qui étaient encore dans les ventres des femmes. Cela continuait régulièrement, à un rythme végétal, comme si d’une longue et profonde respiration, chaque année, le ventre de chaque femme se gonflait d’un enfant, le rejetait pour ensuite reprendre souffle d’un autre. […] A un an, la mère les lâchait loin d’elle et les confiait à des enfants plus grands, ne les reprenant que pour les nourrir, leur donner de bouche à bouche, le riz préalablement mâché par elle. […] Il y avait mille ans que c’était comme ça pour nourrir les enfants. Pour essayer plutôt d’en sauver quelques-uns de la mort. Car il en mourait tellement que la boue de la plaine contenait bien plus d’enfants morts qu’il n’y en avait eu qui avaient eu le temps de chanter sur les buffles. Il en mourait tellement qu’on ne les pleurait plus et que depuis longtemps déjà on ne leur faisait pas de sépulture. Simplement, en rentrant du travail, le père creusait un petit trou devant la case et il y couchait son enfant mort. Les enfants retournaient simplement à la terre comme les mangues sauvages des hauteurs, comme les petits singes de l’embouchure du rac. Ils mouraient surtout du choléra que donne la mangue verte, mais personne dans la plaine ne semblait le savoir. Chaque année, à la saison des mangues, on en voyait, perchés sur les branches, ou sous l’arbre, qui attendaient, affamés, et les jours qui suivaient, il en mourait en plus grand nombre. Et d’autres, l’année d’après, prenaient la place de ceux-ci, sur ces mêmes manguiers, et ils mouraient à leur tour car l’impatience des enfants affamés devant les mangues vertes est éternelle. […] Et il fallait bien qu’il en meure. La plaine était étroite et la mer ne reculerait pas avant des siècles, contrairement à ce qu’espérait toujours la mère. » M. Duras, 1950.
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